Catégorie : Avis des experts

Erik Pigani

Erik Pigani

 

Psychologue de formation, psychothérapeuthe, Erik Pigani est journaliste à Psychologies Magazine. Il est l’auteur de Channels, les médiums du Nouvel Age, Musique et Spiritualité, Et le divin dans tout ça ?

 

« Complètement naturelles… je t’assure ! s’exclame Maud Kristen. Plus les années passent, plus je trouve que les facultés psi sont naturelles. D’ailleurs, parmi mes consultants, il n’y a guère que les Occidentaux pour s’étonner lorsque je décris des événements précis de leur vie. Je reçois régulièrement des ministres et des hommes d’affaires africains et orientaux. Eh bien ! ceux-là n’ont pas du tout la même attitude que les Européens. Lorsqu’ils consultent un voyant, ils s’attendent à ce qu’il ait un don de télépathie, de clairvoyance et, bien sûr, de précognition. C’est quand même la moindre des choses ! » Maud reprend sa tasse de thé, hésite, la repose, s’essuie les mains, et poursuit : « Regarde : il n’y a pas très longtemps, j’ai fait une expérience de clairvoyance avec un groupe de personnes. Parmi elles, un médecin avait mis une photo dans une enveloppe scellée. Elle représentait sa femme et sa fille devant une digue au bord de la mer. J’ai pris l’enveloppe – dont je ne connaissais pas le contenu – et j’ai décrit la mer, la digue, la fille. Mais j’avais vu une femme de type exotique. Lorsque nous avons ouvert l’enveloppe, tout était bien là, sauf que sa femme avait un type européen. Pourtant, le médecin était sidéré. Il nous a alors expliqué que les grands-parents de sa femme étaient d’origine martiniquaise ! Confronté pour la première fois à un phénomène psi, il était dans un drôle d’état. Il en avait vu pour toute sa vie ! »

Je riais. Maud Kristen, bien connue pour son franc-parler, était devenue la coqueluche des médias en septembre 1987, après un passage remarqué aux « Dossiers de l’écran ». Notre première rencontre avait eu lieu en octobre 1988, à … l’Ecole de la magistrature de Bordeaux ! Etrange ? Non : un groupe d’étudiants y avait présenté un mémoire sur les rapports entre la justice et les professionnels de la voyance. Nous avions été invités pour évaluer ce travail et participer à la soutenance. La complicité a été immédiate. Depuis, comme pour beaucoup de mes confrères, Maud est devenue ma « sorcière préférée ». Paradoxal puisque, de la sorcière, elle n’a ni le look ni l’esprit : mi-cool mi-branchée, la parole facile, sa notoriété suscite bien des jalousies chez nombre de ses consoeurs. Des réactions de colère parfois. C’est qu’elle ne rate pas une occasion de dénoncer les pratiques de ceux qui se proclament voyants, mais qui n’ont jamais rien vu de leur vie. Ou presque rien. Sans compter les marabouts, mages et autres sorciers dont les pratiques n’ont rien de commun avec la voyance, et qui font des dégâts (psychologiques, spirituels et financiers …) considérables, parfois irréparables. Un coup de gueule qu’elle a d’ailleurs poussé à cœur ouvert dans Pour en finir avec Madame Irma, un livre au style aussi succulent que pertinent…

S’il n’est pas spontané, le don de précognition est difficile à faire éclore. En outre, il faut l’entretenir, le maintenir, être capable de s’en servir à bon escient. Il ne s’agit pas de s’en servir pour gagner argent et notoriété, mais de le servir, et de servir l’Esprit. Cela exige une certaine hygiène de vie : faire des pauses, jeûner, méditer régulièrement… C’est un « état de propreté » qui permet à certaines choses de passer à travers soi. Et ces choses sont manifestement sur un plan de conscience plus élevé que le nôtre. Du moins, c’est ce que je crois… » Par expérience, je sais que Maud ne ment pas. Ce qu’elle dit, elle le pratique. C’est assez rare pour que je le mentionne. D’ailleurs, elle considère que trois clients par jour, c’est pour elle, un maximum. De plus, elle commence toujours ses consultations en s’efforçant de percevoir le passé et le présent de son client. Si rien ne vient, elle arrête la séance, et le client rentre chez lui sans payer la consultation. Une simple question d’éthique qui, respectée par tous les professionnels, éviterait bien des dégâts psychologiques. »

Extrait de PSI, Enquête sur les phénomènes paranormaux, Editions J’ai Lu, Presses du Châtelet, 1999

Yves Lignon

Yves Lignon

 

Maître de Conférences au département Mathématiques de l’Université de Toulouse-Le Mirail (section Statistiques) et fondateur du Laboratoire de Parapsychologie de Toulouse, Yves Lignon s’intéresse depuis longtemps aux phénomènes dits paranormaux. Il est l’auteur de très nombreux ouvrages parmi lesquels Quand la science rencontre l’étrange et avec Jocelyn Morisson Parapsychologie : le Dossier (les 3 Orangers). Médiums : le Dossier – Les Acteurs, la Science, la Recherche est sa première publication avec Marie-Christine Lignon.

 

« Avec son charme et son allant de jeune femme dynamique, Maud Kristen est certainement la voyante la plus connue en France en ce début du XXIe siècle. Sur le plan qui nous intéresse, il faut ajouter qu’avec Yolande Dechâtelet elle est pratiquement la seule dans notre pays à pouvoir se targuer d’avoir passé avec succès l’épreuve du contrôle scientifique répété. Mais si Madame Dechâtelet reste une provinciale discrète59, les circonstances (en particulier télévisuelles) ont valu une réelle notoriété à sa consoeur parisienne. Nous en tenant au récit de plusieurs des réussites de cette dernière, nous n’évoquerons pas sa biographie puisque dans un livre récent60 elle a fort bien parlé elle-même de sa jeunesse, de ses débuts, de sa conception de la voyance et de son évolution intérieure. Commençons par quelque chose d’assez personnel. Peu de temps avant sa mort, à quatre vingt quatre ans, notre père et beau-père avait trouvé dans un magazine un objet publicitaire, à savoir un stylo jetable d’une marque japonaise dont le nom est, à une lettre près, identique à celui d’un journaliste de télévision très populaire chez les amateurs de livres. La forte similitude des deux consonances engendra une confusion dans la tête du nouveau détenteur de l’instrument d’écriture qui, persuadé que le cadeau venait de l’homme du petit écran et non du fabricant, s’y attacha vivement en répétant à l’envi à son fils : « Tu vois, c’est un stylo offert par Machin ». En 1994, quelques mois après son décès, Maud Kristen vint à passer à Toulouse et le fils en question se dit qu’un stylo aussi chargé affectivement constituerait un bon matériel pour un petit essai de « psychométrie », autrement dit de voyance à partir d’un objet. L’ennui est que le stylo -le vrai si l’on peut dire- ayant disparu depuis longtemps, il fallut acheter l’un de ses semblables et le « travailler » pour lui donner un aspect usagé avant de le tendre à Maud en la guidant un peu vers sa cible : » Ce stylo est lié à un souvenir important pour Yves ». Et Maud Kristen répondit la stricte vérité, qu’elle ne ressentait rien… ce qui aurait pu passer aux yeux des sceptiques pour une dérobade si elle n’avait pas ajouté dans la foulée : « Parce que ce stylo neuf n’est pas le bon ». Il n’y a là qu’une anecdocte, bien que ce genre de petite histoire retienne systématiquement l’attention des chercheurs en parapsychologie. Nous nous devons donc d’ajouter que sa visite sur les bords de la Garonne fournit à Maud Kristen l’occasion de faire mieux. Un premier tirage au sort ayant permis de choisir trois étudiants parmi huit se connaissant bien, puis un second tirage de désigner l’un des trois, elle a – ne sachant rien de ce garçon en dehors du prénom- dressé par écrit un portrait psychologique si exactement détaillé que le jury des cinq restants, s’exprimant indépendamment les uns des autres, l’a identifié à l’unanimité parmi les trois possibilités. Cette fois on peut parler de véritable test, le genre d’épreuve qui, en parapsychologie, constitue le préliminaire obligé de toute expérience approfondie.

Malheureusement, réaliser une expérimentation solide impose la mise en place d’une logistique qu’on ne peut trouver aujourd’hui qu’à l’étranger ; ce qui oblige à bondir sur une possibilité quand elle se présente. La première a été offerte par la Fondation Odier de Psycho-physique, un organisme scientifique suisse avec qui Maud Kristen a collaboré à partir de 1992 en réussissant à diverses reprises des expériences classiques telles que la description de photos placées sous enveloppes scellées ou l’annonce du résultat d’un lancer de dés effectué par un ordinateur 61. Intéressant, mais la vraie, l’énorme nouveauté se trouve ailleurs, plus précisément dans une observation effectuée par un collaborateur de la Fondation Odier, le professeur Paul-André Despland, chercheur en neurosciences à l’hôpital universitaire de Lausanne. Grâce ( !) à un appareil nommé « neuroscan », Maud Kristen s’est ainsi retrouvée, un jour de 1998, bardée de capteurs pendant une expérience de voyance. Résultat décoiffant : tandis qu’elle décrivait correctement le contenu d’enveloppes, le cerveau de la voyante procédait simultanément à des opérations qu’un cerveau ordinaire effectue successivement. Résultat qu’il faudrait exploiter en cherchant à savoir si d’autres voyants présentent une particularité comparable. On se doute que la tâche est colossale et que les moyens mêmes de la Fondation ne peuvent suffire.

La seconde opportunité s’est présentée en 2002 quand la journaliste Marie-Monique Robin62 mit en chantier le documentaire Le Sixième Sens : science et paranormal, diffusé sur Canal Plus en 2004 et sur Arte en 2006 63. Ce fut l’occasion pour Maud Kristen d’expérimenter aux U.S.A, avec Norman S. Don de l’université d’Edimbourg, avant de participer en France à une espèce de match amical l’opposant à quelqu’un que nous connaissons déjà : Jo Mc Moneagle. (voir chapitre 14). Si les tests de Chicago portèrent une fois de plus sur des images placées sous enveloppes ( et donnèrent des résultats satisfaisants après des débuts difficiles), le séjour en Ecosse fut littéralement traumatisant. Il est vrai que ce que les parapsychologues nomment expérimentation de type Ganzfeld ne ressemble en rien à une troisième mi-temps de rugby. Après un exercice de relaxation, le sujet (nous écririons presque le cobaye) s’installe seul dans un fauteuil avec le visage éclairé par une lampe rouge et portant sur les oreilles une paire d’écouteurs diffusant un « bruit blanc », c’est-à-dire un son strident et continu. Une fois placé dans ces réjouissantes conditions vous coupant du monde, il faut parler à haute voix de ce qui vous traverse la tête à propos d’un extrait de film (tiré au sort parmi cent et dont, bien sûr, vous ne savez rien) projeté sur un écran placé dans un local voisin. Si vous pensez à un cow-boy alors qu’à côté on passe un western, vous avez gagné… sous l’angle de la voyance évidemment. Et si vous dites John Wayne quand le film est La Chevauchée fantastique, c’est nettement meilleur. Pauvre Maud Kristen volontairement embarquée sur cette galère ! Elle tomba sur une séquence tirée d’une vieille histoire de science-fiction dans laquelle un monstre marin sort des abysses pour s’en prendre à un homme : non seulement elle « vit », mais mieux encore elle « vécut ». Ne se contentant pas de raconter la scène en simple témoin, elle s’identifia au personnage humain au point de pouvoir écrire : « Deux ans plus tard, je ferais encore des cauchemards dans lesquels j’étais attaquée par le monstre ». Un triomphe n’est-ce pas, mais tudieu ! qu’elles peuvent être rudes, parfois, les expériences de parapsychologie dans un laboratoire aussi bien équipé que celui d’Edimbourg.

Dernière expérience. Nous sommes à Paris par une fin d’après midi d’été. Sur le pont Alexandre III, Mario Varvoglis fait les cent pas. Qui est ce nouveau personnage ? Un parapsychologue américain de très haut niveau, ayant travaillé avec les plus grands spécialistes et maintenant établi en France. Il sert de cible ou plus exactement de partie de cible, car tous ceux qui sont concernés savent qu’il se trouve quelque part dans la capitale, mais où ? C’est la question posée en direct, nonobstant le décalage horaire, à Jo Mc Moneagle qui n’a pas quitté les Etats-Unis. Et Maud Kristen dans tout ça ? Elle se détend après avoir donné sa propre réponse… trois heures plus tôt.

Pour apprécier les résultats de cette tentative originale de remote viewing, il faut se souvenir que le pont Alexandre III enjambe la Seine en reliant le célèbre Grand Palais, sur la rive droite, à la non moins connue esplanade des Invalides, sur la rive gauche. Disposition intéressante qui permettra ultérieurement de ménager les susceptibilités à l’issue de ce match de voyance France-U.S.A., les deux concurrents ayant touché la cible chacun de leur côté, au propre comme au figuré. Maud Kristen a « vu » le Grand Palais puisqu’elle a parlé d’une énorme voûte et, surtout, très explicitement d’un bâtiment à restaurer en raison de son fort mauvais état… problème souvent traité par la presse de l’époque parce qu’urgent, la restauration étant d’ailleurs terminée aujourd’hui. Mario Varvoglis n’ayant pas prévu d’aller se promener au Stade de France, le moins qu’on puisse dire est qu’un tel coup au but satisferait beaucoup d’autres voyants et parapsychologues, mais Maud Kristen ajouta encore : « Le lieu a vu passer de très belles réceptions… Je vois de belles peintures sur les murs ». Or, qu’abrite et qu’a abrité régulièrement le Grand Palais de sa construction en 1900 à nos jours ? Des manifestations prestigieuses (Salon de l’Auto, Salon du Livre…) et de grandes expositions de peinture (on se souvient par exemple de celles consacrées à Toulouse-Lautrec ou à Francis Bacon), fréquemment inaugurées, les unes comme les autres par de hauts représentants de l’Etat avec gardes républicains en tenue de cérémonie. Ce point qui, pris isolément, ne s’applique pas qu’au Grand Palais devient significatif une fois réuni au reste. Même en jouant les avocats du diable pour dire qu’on devait pouvoir trouver alors, dans Paris, d’autres édifices en mauvais état ayant reçu robes du soir, smokings et artistes, force est de constater que Mario Varvoglis se trouvait à proximité de l’un d’entre eux et que c’est de cela que Maud Kristen a parlé.

Ajoutons brièvement, puisque ce n’est pas à lui que nous consacrons ce chapitre, que, de son côté, Jo McMoneagle s’est montré à la hauteur de sa réputation sans aller toutefois jusqu’à « traverser le fleuve pour rejoindre Maud ». Après avoir dessiné le pont (avec des détails sur les statues qui l’ornent), la voie sur berges et – en se montrant là aussi précis qu’un architecte – le fameux bâtiment Air France de l’esplanade des Invalides, il s’est posé une question : « N’y aurait-il pas là un mémorial ou un tombeau ? ». Chacun sait qu’aux Invalides on peut visiter le musée de l’Armée Française et que les cendres de Napoléon ne se trouvent pas au sommet du Mont Blanc.

Nous venons de feuilleter ce que nous pourrions appeler le dossier scientifique de Maud Kristen. Un dossier dont on ne peut prétendre ignorer le contenu si on se positionne en rationaliste intéressé par la question. Malheureusement, dans ce domaine l’absence d’a priori négatif relève plus souvent de la parole que des actes. Il est facile de comprendre que Maud ne souhaite pas franchir la porte d’un laboratoire quand on lui fait sentir qu’elle est suspecte tout en clamant le contraire. Elle a pourtant pris l’initiative de se tenir à la disposition d’un sceptique parmi les sceptiques, le Prix Nobel Georges Charpak, à qui elle a fait remettre une lettre en mains propres à la fin d’une émission de télévision il y a quelques années. L’absence de réponse donne à penser que si M.Charpak dispose de temps en abondance au moment de pourfendre (à juste titre) les charlatans et de répéter qu’en parapsychologie tout n’est que fadaises et billevesées, il lui manque les quelques heures nécessaires pour mettre la main à la pâte en réalisant, avec Maud Kristen, une véritable expérience de voyance… qui risquerait de le faire changer d’avis.

Le grand public, quant à lui, se souvient d’abord des démonstrations télévisées. L’une d’entre elles nous semble particulièrement intéressante. Elle fut réalisée en mai 2001 dans le cadre de l’émission de M6, Normal ? Paranormal ?, et pour évaluer la performance à sa juste valeur, il faut d’abord se pencher rapidement sur l’histoire des cirques parisiens.

Seul cirque en dur toujours debout à Paris, le Cirque d’Hiver, appartenant depuis 1934 à la famille Bouglione, a longtemps cohabité avec le Cirque Médrano, fondé à la Belle Epoque par le clown du même nom et dirigé ensuite par son fils Jérôme. Si les programmes du Cirque d’Hiver n’ont jamais manqué de qualité, ceux de son concurrent se caractérisaient par leur raffinement, les numéros de clowns, très souvent mis en vedette, n’ayant rien de commun avec les batailles de tartes à la crème. Proche de la Butte Montmartre, Médrano était par excellence le cirque des intellectuels, des écrivains et des peintres qu’il a d’ailleurs inspirés à de multiples reprises. A la fin de la Seconde Guerre mondiale, les Bouglione revendiquèrent (pour diverses raisons qu’il est inutile de mentionner ici) la propriété des murs et une longue bataille juridique s’acheva par la défaite de Jérôme Médrano qui, le cœur brisé, s’en alla, sans espoir de retour, en 1963 alors que la future Maud Kristen ne fréquentait pas encore l’école maternelle. Malgré les efforts de ses nouveaux propriétaires, l’établissement périclita rapidement puis, après une transformation temporaire en théâtre et finalement en taverne bavaroise, fut rasé et remplacé par plusieurs étages d’appartements64.

Revenons maintenant au jour du tournage télévisé. Les yeux bandés, Maud Kristen est assise à l’arrière d’une voiture qui la transporte vers l’endroit dont elle devra raconter l’histoire. Trente minutes de trajet. Ascenseur. Maud pense à une femme en train de se poudrer devant une glace, l’associe à un tableau du peintre Georges Seurat (1859-1891) représentant une écuyère et à un lieu de spectacle sans aller plus loin. Arrivée dans un salon assez banal aux volets fermés. On enlève le bandeau. Maud Kristen prend un jeu de tarot qui va lui servir de pendule de radiesthésiste puis, d’un seul coup :

Il y a quelque chose de théâtral dans ce que je ressens, une vibration de spectacle, de théâtre festif et très rétro… Les images que j’ai, c’est du velours rouge, c’est les gens qui applaudissent, c’est du rire et à la fois il y a quelque chose d’un peu tragique, c’est probablement une histoire de théâtre qui ne s’est pas bien finie… J’ai comme une sensation de quelqu’un de meurtri, quelqu’un de bien, avec du talent et de la sensibilité, mais qui a terminé, meurtri, très meurtri.

Un bon quart d’heure passe. Eudes Semeria, l’un des responsables de l’émission, tend à Maud Kristen un petit bloc de plâtre, vestige de la construction qui a précédé l’immeuble dans lequel elle se trouve.

C’est complètement dans les paillettes, un endroit très animé. Le lieu a dû rester fermé, il a été l’objet de discordes… J’ai vraiment une sensation de scène, comme un hémicycle… Il devait y avoir un dôme ou une coupole. Il y a une histoire de cirque, la coupole c’est comme un cirque… le rond ce n’est pas un hémicycle, c’est une piste. C’est un cirque65.

Pas besoin d’être voyant pour savoir à quelle adresse s’est déroulé le tournage et pourquoi nous avons raconté l’histoire de Médrano. Maud Kristen se trouvait boulevard Rochechouart, non loin de la basilique du Sacré-Cœur, là où rôdait le jeune Picasso avant de peindre des portraits de saltimbanques à la tonalité bleue, là où durant les Années Folles, Jean Cocteau applaudissait les Fratellini. Et elle a prononcé le mot cirque. Ne nous attardons pas à discuter l’hypothèse du trucage. Elle existe en deux versions. La première, qui implique la complicité au moins partielle de l’équipe de télévision, relève au minimum du procès d’intention, au pire de la diffamation. La seconde suppose qu’un groupe de comparses suivait l’automobile transportant Maud et communiquait avec elle par l’intermédiaire d’un récepteur-radio miniaturisé implanté dans une dent. Comme ces acolytes ne savaient pas eux-mêmes où ils allaient, ils auraient dû, pour se montrer quelque peu utiles, avoir par avance réponse à tout ; autrement dit connaître par le menu l’histoire de Paris, rue par rue…

N’en jetons plus. Le ridicule ne tue pas, on le vérifie facilement en constatant que certains sceptiques demeurent toujours aussi bavards. »

59 – Voir Jocelyn Morisson : La voyante et les scientifiques (Les 3 Orangers, 2005) 60 -Ma vie et l’invisible (Presses du Châtelet, 2007) 61 -Voir Marcel Odier : Phénomènes insolites (Favre, 2006) 62- Lauréate, en 1995, du Prix Albert Londres, l’une des plus hautes distinctions professionnelles. 63- Signé par Marie-Monique Robin et Mario Varvoglis, un beau livre portant le même titre a été publié par les Ed. du Chêne en 2003. 64- En 1970, Federico Fellini a consacré une séquence de son film : Les Clowns à la triste fin de Médrano 65- Pour un compte rendu détaillé voir Ma vie et l’invisible, op.cité.

Marie-Christine & Yves Lignon, extrait de Médiums Le Dossier, Les Acteurs-La Science-La Recherche, Editions Les 3 Orangers, 2008.

Marcel Odier

Marcel Odier

 

Après une licence en physique et un doctorat en mathématiques, Marcel Odier assura la cinquième génération dans la banque familiale. A sa retraite, il renoue avec ses premières amours pour la science en marche. Veuf, il épouse Monique Crémel, professeur en sciences naturelles, que trente années d’ Afrique noire avaient habituée aux phénomènes dits paranormaux. En 1992, ils créent la Fondation Odier de psycho-physique vouée à la recherche d’avant-garde dans ce domaine controversé, souvent en partenariat avec des institutions universitaires, notamment romandes.

« Clairvoyance

Au cours de nos recherches, nous avons rencontré une jeune femme réputée pour d’exceptionnels dons de voyance. Nous l’avions vue dans diverses émissions à la télévision française. Elle ne ressemblait en rien à l’image que je me faisais des voyantes. Elle était brillante, jolie, élégante et cultivée. Monique avait lu son livre Pour en finir avec Madame Irma, et l’avait trouvé intéressant et fort bien présenté. Des amis communs ont organisé un dîner lors duquel nous avons fait connaissance.

Dès les premiers contacts, Maud Kristen nous a plu. Son charisme aidant, elle est très vite devenue une amie, prête à collaborer à nos travaux.

En 1998, nous revenions d’un voyage qui nous avait tenus éloignés de Genève pendant trois semaines. Nous savions par contact téléphonique que notre chat avait disparu depuis une quinzaine de jours. Comme nous habitions au bord d’une route assez passante, nous ne nous faisions aucune illusion : notre chat avait certainement été écrasé.

Lors d’une conversation téléphonique avec Maud, Monique lui demande à tout hasard si elle « voyait » quelque chose à propos de notre chat.

« Il n’est pas mort », dit-elle, « mais il est très amaigri. Il a dû être attaqué par vos chiens ( de gros Leuenberg) qui l’ont totalement affolé. Il a plusieurs blessures, dont une à un œil. Il n’est pas loin de chez vous et je le vois réfugié dans un abri en béton de 60 à 80 cm de haut sur lequel il y a comme une sorte de placard. Si vous voulez le retrouver, il faut agir vite car il est très affaibli et complètement paniqué. »

Nous l’avons immédiatement recherché, mais sans succès. Deux jours plus tard, une de nos petites-filles croit l’apercevoir dans le bois de la propriété voisine. Monique s’y rend et, à sa deuxième tentative, récupère notre compagnon fort amaigri. Il portait en effet quelques blessures dont une à un œil. Il s’était réfugié dans un abri, sorte de coffre en béton d’environ un mètre de haut sur lequel se trouvait une espèce d’armoire en bois à moitié démolie. Maud s’était toutefois trompée sur la hauteur du coffre !

La clairvoyance, faculté d’obtenir des informations à distance sans l’usage des sens ordinaires, est moins reconnue que la télépathie. Elle comprend notamment la vision à distance (Remote viewing en anglais) et la recherche de personnes ou d’objets disparus. Cette dernière branche de la clairvoyance, ne pouvant faire l’objet d’une expérimentation par programmes informatiques, n’entre toutefois pas dans le cadre de nos recherches.

Seules de rares personnes particulièrement douées peuvent réellement se prétendre « clairvoyantes ». En effet, il s’agit d’un phénomène encore plus étrange que la télépathie, car il ne concerne pas une relation de conscience à conscience, mais souvent d’une conscience à un objet inanimé, que ce soit une photo, un écran d’ordinateur ou un paysage.

Psychométrie

… Un soir, alors que nous avions Maud Kristen à dîner, nous lui avons soumis dans une enveloppe fermée des petits fragments de vaisselle. Après quelques instants de réflexion, cette excellente voyante nous dit que ces fragments devaient provenir d’un pays chaud. Elle voyait la mer et un ciel bleu. Elle fit alors la description d’une ville merveilleuse avec des jardins luxuriants, des maisons décorées de balcons ouvragés. Cette ville était adossée à une montagne ; à ses pieds, en arc de cercle se trouvait la mer. Dans la crique étaient ancrés des bateaux. Dans les rues, les gens étaient heureux, les femmes portaient des robes colorées avec des dentelles. Maud semblait vivre dans un autre monde et un autre temps.

Tout à coup, elle s’écria textuellement : « Oh ! Il y a comme une explosion, tout est ravagé par un nuage de feu. C’est comme une grande flamme qui détruit tout sur son passage. Avant il y avait la vie et la joie, après il n’y avait plus que la mort et la désolation. C’est comme une bombe, comme un attentat ! » Les fragments de vaisselle avaient été récoltés sur la plage de Saint-Pierre de la Martinique, où ils avaient été projetés à la mer, ainsi que d’autres vestiges, après qu’une épouvantable éruption de la montagne Pelée eut, en 1902, tout ravagé. Un seul des quelque trente mille habitants, un prisonnier enfermé dans son cachot, avait eu la vie sauve !

Voyance et précognition

En janvier 1997, la veille d’un départ pour les Antilles, Monique avait demandé à Maud, lors d’une conversation téléphonique, si notre voyage se passerait bien.

« Pas de problème majeur, mais je vois un voyage plein d’imprévus et d’embûches. On dirait que vous ratez un avion ! De toute façon ce ne sera pas un voyage de tout repos, mais bien, en quelque sorte, le parcours du combattant ! »

« C’est évidemment possible de rater un avion, mais nos valises sont prêtes. Quant à l’horaire, nous prendrons une grande marge de sécurité », lui répond Monique.

Le lendemain matin, alors que nous nous apprêtions à commander le taxi, téléphone d’une amie : « Vos deux chiens (les énormes mais encore jeunes Leuenberg) errent dans le village voisin où ils créent la panique ». Nos chiens s’étaient échappés en suivant le facteur avant que le portail automatique ne se referme.

Il avait neigé toute la nuit. En tenue de voyage, Monique et moi avons dû courir dans cette neige afin de récupérer les deux monstres. Ils avaient traversé tout le terrain de golf et n’étaient nullement gênés de provoquer un colossal affolement. On nous les signalait partout à la fois mais personne n’osait les arrêter. Moralité : lorsque nous sommes revenus à la maison – avec les chiens – il était trop tard pour prendre notre avion ! Nous avons dû annuler ce vol… et prendre le suivant dans un état de stress comme on peut l’imaginer. A l’arrivée à Paris, un de nos sacs avait sérieusement « dégonflé » : six kilos d’objets divers et importants avaient été subtilisés. Il nous a fallu remplir les formulaires de litiges-bagages, ce qui n’est pas une mince affaire. Si l’on ajoute que le vol avait été particulièrement chahuté, c’était bien le parcours du combattant !

La voyance concerne le passé, le présent ainsi que l’avenir, alors que la précognition, comme son nom l’indique, ne se réfère qu’au futur. La voyance, avec l’exploitation de la crédulité publique qui lui est associée, fait figure de parente pauvre au sein de la parapsychologie scientifique. Il y a peu de voyants dignes de ce nom, mais ceux d’entre eux qui font partie de l’élite ont sans aucun doute des facultés peu communes. »

Extrait de Phénomènes insolites, Les étonnants pouvoirs de l’esprit, Editions Favre, 2007.

Bertrand Méheust

Bertrand Méheust

 

Bertrand Méheust est un chercheur et écrivain français, spécialiste de parapsychologie. Professeur de philosophie et docteur en sociologie il est également membre du comité directeur de l’Institut métapsychique international. En 1999, sa thèse universitaire est éditée en deux tomes sous le titre de Somnambulisme et médiumnité. Le livre fait le point sur les controverses suscitées par la parapsychologie, mais aussi la psychologie. Il retrace l’histoire des recherches, des théories et des concepts qu’ont engendrés la question des potentiels cachés de l’être humain depuis la fin du XVIIIe siècle. Bertrand Méheust est actuellement un des principaux connaisseurs du domaine de la métapsychique en langue française et, à ce titre, il est amené à répondre régulièrement aux arguments des sceptiques francophones, les zététiciens en particulier. Il a publié dans cette perspective Devenez savants : découvrez les sorciers en réponse au livre polémique d’Henri Broch et Georges Charpak, Devenez sorciers, devenez savants, à propos de l’étude des phénomènes psy et du paranormal. Il est également l’auteur d’autres ouvrages de réflexion sur la question.

 

” … Processus de la métagnomie chez la voyante Maud Kristen

… A la différence des somnambules magnétiques ou des médiums, Maud Kristen ne se met pas dans un état de transe profonde pour obtenir ses accès de voyance. Jusqu’à présent, une appréhension l’a empêchée de rechercher ce type d’état de conscience ; mais elle vit cette phobie de la transe comme une limitation et envisage parfois de recourir à l’hypnose, dans l’espoir d’atteindre des résultats plus nets. Quand elle s’efforce de “voir” une cible, elle semble parfaitement normale, elle plaisante, peut même répondre au téléphone pendant l’expérience. … Lorsqu’on lui demande de deviner une cible, elle utilise souvent un jeu de cartes, qu’elle étale et manipule à toute vitesse. Pour elle, les cartes sont essentiellement des supports qui permettent de faire surgir des contenus mentaux. Les images mentales qui surgissent dans son esprit quand elle s’approche d’une cible, qu’elles soient spontanées ou suscitées par les cartes, n’ont pas pour elle la puissance hallucinatoire qu’elles revêtent chez certains voyants ; elles se manifestent plutôt comme des souvenirs, et tout son cheminement vers la cible s’apparente plutôt à un effort de mémoire difficile. J’ai été frappé de constater que son expérience l’avait conduite à des conclusions proches de celles auxquelles j’étais parvenu de mon côté en travaillant sur des documents historiques. L’inspiration générale de ce livre doit beaucoup à mes discussions avec elle. … Lorsque l’on lui présente une cible quelconque (lettre scellée, paquet, etc.) elle la palpe, la presse contre sa poitrine, comme beaucoup de voyants, comme s’il lui fallait d’abord établir un contact physique avec cette chose. Une fois le contact établi, elle se met à parler. Son discours, tranchant, précis et parfois même brutal, fait mentir l’idée reçue selon laquelle le discours oraculaire serait nécessairement fumeux et alambiqué. L’expérience m’a montré que le propos suit en général un cycle. L’entame est souvent décisive ; elle contient parfois de façon condensée tout le thème qui va se déployer. … La première chose que j’ai constatée, c’est que Maud Kristen progresse par bonds successifs, qu’elle hésite aux embranchements et qu’elle semble attendre une information pour passer à l’étape suivante. On retrouve donc le problème posé par Ingo Swann : Comment franchir sans s’égarer les « carrefours de sens » ? Je suis d’abord parti de l’hypothèse que l’interaction verbale est nécessaire pour enclencher le processus, qu’il faut risquer une « mise », et j’ai donc commencé par chercher à contrôler l’information éventuellement livrée aux embranchements , au moment où la voyante cherche à s’orienter dans le labyrinthe et hésite entre plusieurs hypothèses. A ces fins, j’ai d’abord essayé de mettre au point un répertoire de phrases stéréotypées pour la guider aux embranchements sans lui donner d’information, ou en lui donnant le moins possible. Mais c’était une mauvaise solution, qui ne permettait pas de lever totalement le doute et qui, de surcroît, était difficile à appliquer. La bonne solution était beaucoup plus simple : il suffisait de se débarrasser de cette idée reçue (sous l’influence de nos présupposés philosophiques relatifs au langage) selon laquelle l’expérimentateur doit nécessairement interagir verbalement avec le ou la voyante pour qu’un effet surgisse. C’est Maud Kristen qui s’en est déprise la première, en s’entraînant à réagir par écrit à la cible qu’on lui proposait. J’arrive chez la voyante, je lui remets des enveloppes ou des paquets scellés préparés par une tierce personne ; je m’installe dans un fauteuil, et je me plonge dans la lecture du journal, pendant qu’une tierce personne, qui ne connaît pas le contenu des enveloppes, observe la voyante. Ma présence n’est même pas requise : je puis aussi bien remettre les cibles à cette tierce personne, et aller faire des courses. De son côté, Maud Kristen prend une feuille de papier, écrit ce qui lui vient, et fait des dessins (elle dessine très bien). Aucun échange verbal n’a lieu pendant toute cette phase. A la fin, quand elle a épuisé ses ressources, elle tire une barre sur la feuille, et on peut éventuellement lui poser des questions et compléter la séance par une interaction contrôlée. Or, pour finir, on parvient parfois avec cette méthode à des résultats aussi intéressants que lorsqu’il y a échange verbal. Les résultats peuvent même, parfois, être plus nets, car -et c’est là une autre découverte- si la parole peut guider la voyante, elle peut aussi bien l’égarer. … Un ami donne à la voyante une enveloppe épaisse entourée de bandes de scotch. Aucune précision préliminaire n’a été donnée sur ce qui est censé s’y trouver : il peut s’agir d’un article de journal, d’une quittance de loyer, d’une photo… ou de rien du tout. La nouvelle convention est qu’il n’y aura aucun échange verbal et que tout se fera par écrit. Maud Kristen porte l’enveloppe contre sa poitrine. La prise de contact ne dure pas plus de quelques minutes. Sitôt qu’elle est terminée, la voyante dessine et écrit sur une feuille de papier une esquisse de portrait. Sous ce portrait, elle trace des lignes horizontales qui, dans son esprit, on le saura, évoquent un escalier. Puis elle écrit le texte donné infra. On ouvre l’enveloppe : il s’agit d’un portrait de Jean-Pierre Chevènement, derrière lequel on voit un tableau strié de raies blanches. Sur la feuille de papier, on lit le texte suivant : « Une tête de profil. Sérieux. Ancien. Culture. Il est question d’un texte écrit sur l’histoire d’un homme blessé dans son orgueil, qui a raté une opportunité du côté du pouvoir. Il a des traits marqués, il lui manque des cheveux. Il traverse une période difficile, pleine de conflits avec des adversaires. Je l’entends se défendre. Plutôt posé, il parle calmement. Il est inhibé, fatigué. Attiré par le classique, la Rome antique, il a une très haute ambition mais perd son énergie vainement. Il ne serait pas un escroc mais un être poussé par une ambition un peu délirante, compte tenu de la rigidité dans laquelle il est bloqué et des représentations dépassées du monde qu‘il se fait . » Ce test a été conduit (au milieu d’autres expériences de nature différente, portant sur des objets, des paysages, etc.) pendant la campagne électorale pour les élections présidentielles de 2002. A l’époque, Chevènement, candidat aux élections, et situé un moment dans le peloton de tête, s’effondre dans les sondages . Certes, on peut imaginer que la campagne électorale a pu donner à Maud Kristen l’idée que l’enveloppe pouvait contenir un portrait de Chevènement. Mais pourquoi cela plutôt qu’autre chose ? Pourquoi ce candidat-là plutôt qu’un autre ? Et pourquoi faut-il que ce soit sur cette enveloppe qu’elle évoque l’idée d’un personnage ayant « râté une opportunité du côté du pouvoir », et pas sur une autre ? Notons encore que, sur la photo, on voit des lignes horizontales blanches tracées sur un tableau derrière Chevènement. Ces lignes horizontales, on les retrouve sous le portrait, mais figurant une sorte d’escalier. Ici, la réussite est frappante. … Voici une expérience d’une nature différente, car elle a lieu en double aveugle, à l’Institut métapsychique, dans des conditions de contrôle optimales. Peu de temps avant la séance en question, le secrétaire de l’IMI avait trouvé dans les caves de l’Institut des boîtes scellées, datant du début des années cinquante, qui avaient été préparées pour des expériences et qui n’avaient jamais servi. Ces boîtes étaient inviolables et aucune personne au monde ne pouvait connaître leur contenu, les personnes qui les avaient préparées étant mortes depuis longtemps. Nous avons donc saisi l’occasion pour proposer un test à Maud Kristen. Elle a accepté, malgré le risque évident pour elle. La séance s’est tenue devant trois témoins, dont l’auteur de ces lignes. Elle a été entièrement filmée. Plusieurs expériences ont échoué ; mais deux d’entre elles ont donné des résultats intéressants. Je résume ici la première. Pour caractériser ce qui se trouve dans l’une des boîtes, Maud Kristen dessine ce qui ressemble à une bande de papier déployée, précise que cela « sert à accrocher », et élabore sur l’idée de cadeau. Quand on ouvre la boîte scellée, on y découvre un rouleau de papier collant. L’expérience a les mêmes caractéristiques que le test précédent : une caractéristique centrale de la cible est évoquée (cela sert à « accrocher ») mais le travail et une transposition sont effectués : le papier est présenté déployé, et rattaché à l’idée de cadeau. En octobre 2003, j’ai été invité à parler d’Alexis Didier sur France Inter dans l‘émission de Robert Arnaut (« Histoires possibles et impossibles »). Sur ma suggestion, Robert Arnaut a proposé une séance de voyance à Maud Kristen pour compléter son émission. Maud Kristen a accepté à condition que l’épreuve n’ait pas lieu en direct. Arnaut a donc confié à sa collaboratrice Marie-Louise Baud une grosse enveloppe à bulle entourée de trois enveloppes de papier kraft. Cette dernière, sans savoir ce que contenait l’objet, s’est rendue chez Maud Kristen. La voyante a pressé l’objet contre sa poitrine. Puis, presque aussitôt, elle a déclaré : « Ma première sensation n’est pas très agréable. L’objet paraît vide, creux, plutôt rond. Il y a une ambiance de secret. Je sens quelque chose de « très archaïque », qui suscite « une sensation de protection et d’attaque ») et son contenu est évoqué par « l’odeur bizarre, comme de l’encens » qui en émane. La réussite ici est d’autant plus remarquable que Marie-Louise Baud en ignorait le contenu. … L’expérience qui va être relatée n’était préméditée ; j’ai saisi l’occasion d’une péripétie peu glorieuse et improbable dans laquelle je me suis trouvé impliqué pour mettre la voyante à l’épreuve. Un soir de février 2005, alors que la neige tombe, je pars comme à l’accoutumée faire mon jogging avant la tombée de la nuit. Pendant le parcours, je me retrouve soudain devant un homme excité, manifestement ivre, qui me barre le chemin et qui, affirmant que je traverse sa propriété, commence à m’insulter. Je lui réponds assez vertement. Il me pousse. Le sol étant verglacé, je glisse et m’écorche le nez en tombant. Comprenant que j’ai affaire à un violent avec lequel toute discussion est impossible, et que je risque d’avoir à donner ou recevoir des coups si je m’attarde, je prends mes jambes à mon cou. Mon agresseur entreprend de me poursuivre mais, comme c’est un homme rougeaud et corpulent, il s’épuise à me suivre et, l’entendant souffler derrière moi, je m’amuse, il faut bien l’avouer, à le traiter de « gros tas ». L’ensemble de la scène, vu de l’extérieur, devait être assez comique, et je donne tous ces détails pour des raisons qui ne vont pas tarder à réapparaître. Rentré chez moi, je téléphone à Maud Kristen, le nez encore ensanglanté, et je lui demande de me raconter ce qui vient de m’arriver. Je note ses réponses, sans intervenir dans la conversation : « Il me vient l’idée d’une situation bizarre, un mélange de violence et de burlesque. C’est finalement sans gravité pour vous, mais ça aurait aussi bien pu mal tourner. C’est une situation dans laquelle vous vous êtes trouvé emberlificoté. En fait, on a essayé de vous couper la route. » Ici, Maud Kristen a capté d’emblée le « mélange de violence et de burlesque » qui caractérise l’événement sur lequel je la questionne et il difficile de résumer de façon plus ramassée la « situation bizarre » à laquelle j’ai été confronté, parfaitement décrite par la formule finale : « On a voulu vous couper la route. » Mais le fait qu’il s’agit d’une agression n’est pas formellement identifié. Attardons-nous d’abord sur ce « mélange de violence et de burlesque ». Cette formule est parfaitement juste, pour une raison que je n’ai pas encore énoncée et qu’il me faut maintenant préciser. En fait, j’avais déjà croisé pendant l’été mon agresseur pendant un jogging, et ce dernier m’avait brutalement éjecté d’une portion de chemin communal qui conduit à sa propriété ; j’étais à peu près convaincu de me trouver sur un chemin public mais je n’avais pas protesté sur le coup, n’étant pas sûr de mon droit. Peu de temps avant l’agression, je m’étais informé auprès d’un conseiller municipal et j’avais tiré de la conversation la conclusion que le propriétaire s’était approprié le chemin communal qui traverse son domaine. Aussi, en allant faire mon jogging à cet endroit, j’avais bien l’intention, si d’aventure je rencontrais le propriétaire, de lui dire son fait, car je ne supporte pas ce genre d’appropriation, de plus en plus courant dans les campagnes. C’est ce qui s’est passé. Malheureusement -mais je l’ai appris trop tard- le conseiller municipal m’avait donné une information partiellement erronée : à l’endroit où le propriétaire m’a barré le chemin, je me trouvais bien sur sa propriété ; l’ancien chemin communal, envahi par les ronces, passant en fait à quelques mètres de là sur la gauche. Peu enclin à la discussion et ivre de toute façon, le maître des lieux a dû croire que j’étais venu le provoquer. Sûr de mon bon droit, je me suis effectivement retrouvé « emberlificoté » dans une situation passablement ridicule, mais qui aurait très bien pu mal tourner. Quand Maud Kristen a eu fini de parler, je lui ai demandé de décrire les lieux où s’est déroulée la scène « burlesque » en question, ce qu’elle a fait aussitôt et de façon correcte, en me décrivant le petit étang artificiel qui se trouve au bord du chemin et qui retient par une écluse les eaux du ruisseau voisin. Mais un point reste à examiner. Lorsque Maud Kristen déclare « qu’on a voulu (me) couper la route », décrit-elle une situation morale ou une situation physique ? Le propos est-il métaphorique ou bien est-il à prendre au pied de la lettre ? Le script de ses propos (enregistrés, je le rappelle, à chaud et au téléphone) ne me permet pas d’en décider. (Il faut rappeler que je l’ai laissée parler sans lui poser aucune question.) Mais, si l’énoncé est métaphorique, la description exacte qu’elle donne ensuite des lieux n’en est que plus étonnante. Cela montre une capacité à passer du sens figuré au sens propre, à extraire l’information de la métaphore, qui se trouve en résonance avec ce que l’on a observé chez d’autres voyants.”

Extraits de : Les miracles de l’esprit, Les Empêcheurs de penser en rond/La Découverte, 2011